Extrait d'une interview d'Antoine Prost, historien de l'éducation, interrogé par le monde de l'éducation, paru dans Le monde de l'éducation n°330 (novembre 2004).
Le monde de l'éducation: Les élèves et les programmes étaient-ils meilleurs avant ?
Antoine Prost: Le niveau qui baisse ou qui monte, c'est une querelle sans issue. Je vous trouverais des citations du XVIIIe siècle qui disent que le niveau baisse. En réalité, le niveau se déplace. Les élèves ne savent plus les préfectures et sous-préfectures, mais ils savent autre chose. Ce qui est vrai, c'est qu'on a, en France, des définitions de programmes beaucoup trop ambitieuses. Et, contrairement à ce qu'on pourrait croire, c'est un facteur de laxisme: quand vous demandez trop, vous ne pouvez pas avoir l'essentiel. Il ne faut pas confondre les objectifs et les moyens. Je suis d'accord pour revenir sur les fondamentaux en termes d'objectifs, pas en termes de moyens. Qu'il faille une connaissance de l'orthographe, c'est évident. Cela passe-t-il par la dictée ? Dans certains cas, oui; dans d'autres, non. Il y a des cas où l'apprentissage par coeur est idiot. En revanche, si vous voulez que tout le monde sache "...jura mais un peu tard...", il faut que tout le monde apprenne Le Corbeau et le Renard. Apprendre des textes par coeur a un sens pour forger une culture nationale, et pour entretenir et développer la mémoire. Il faut savoir écrire, parler, faire un certain nombre de choses en français. Donner des objectifs est plus important que de dire: "Faites des dictées, apprenez des récitations.".Les programmes de mathématiques n'ont-ils pas été allégés ?
La vraie frontière pour les maths, ce sont les instructions de 1970, l'introduction de l'algèbre booléenne, le grand recul de la géométrie, une formalisation à outrance, l'inflation des mathématiques modernes qui va ensuite être corrigée. On va réintroduire de la géométrie dans les années 1980-1990. Par rapport aux années 1970, oui, on a allégé et simplifié les programmes. Mais ils étaient absolument monstrueux.L'histoire aussi a beaucoup évolué.
Je suis effrayé par la prétention de l'enseignement de l'histoire dans le secondaire à faire expliquer les documents. Cela suppose une formation au métier d'historien qui n'est pas l'objectif de l'enseignement de l'histoire. On n'enseigne pas l'histoire en 1ère ou en terminale pour former des historiens, mais pour former des citoyens qui comprennent la société dans laquelle ils vivent. Qu'on utilise les documents à titre d'illustration, oui, mais pas pour faire le travail que l'historien fait en archives ! C'est la même chose en littérature: on veut fabriquer des auteurs en 1ère. Au lieu de demander à des élèves de 17-18 ans: "Qu'a voulu dire l'auteur et qu'avez-vous compris ?, on leur demande ce qu'ils pensent, eux, personnellement. On leur donne un texte de Viansson-Ponté et on leur dit: "Voilà, lui, il pense ça, et vous, qu'en pensez-vous ?" Et on n'a même pas le sentiment d'être grotesque en faisant ça ! C'est comme çà qu'on détruit l'autorité et le goût du savoir. Il faut des programmes en termes d'objectifs et modestes pour être impitoyable sur le résultat.Quels étaient les objectifs dans les années 1950 et quels sont-ils aujourd'hui ?"
Avant, dans le primaire, on voulait former des filles et des garçons armés pour la vie: capables de lire le journal, de compter leurs sous, connaissant la géographie de la France, quelques événements d'histoire, et avec une vraie capacité à mettre de l'ordre dans leurs affaires, à être propre, poli, civilisé. Pour les élèves du secondaire, c'était une culture générale, littéraire, un développement des facultés intellectuelles indépendant des contenus. C'est comme çà qu'on défendant le latin et le grec. On disait: ça ne sert à rien mais ça forme l'esprit. Aujourd'hui, c'est différent: il y a des enseignements utilitaires des filières techniques, mais aussi une version utilitaire des enseignements même généraux. L'anglais n'est plus appris pour lire Shakespeare mais pour le business.[...]
Autre changement fondamental: l'école oriente, et non plus les parents.
Effectivement, avant, les familles choisissaient l'établissement pour leurs enfants. La responsabilité de l'école est beaucoup plus grande qu'autrefois. Or elle fonctionne à l'échec, car orienter un élève, c'est l'orienter vers ce qu'il n'a pas demandé. C'est une stratégie pour définir une élite scolaire à vocation d'élite sociale. Quand les parents retiraient leurs enfants de l'école parce qu'ils avaient besoin qu'ils travaillent, les gamins pouvaient dire qu'ils étaient victimes de leur origine. Maintenant, on leur dit que c'est de leur faute s'ils sont des cancres. Au moment où ils construisent leur identité, on les met en demeure d'endosser comme choix personnel celui de l'orientation. Mais, en fait, il n'y a pas d'éducation au choix. On les oblige à reconnaître qu'ils ne sont pas assez bons pour faire ce qu'ils voudraient faire et que, s'ils ne sont pas bons, c'est leur faute. Enfin, la massification a pour conséquence une perte de prestige. Avant, quand le petit paysan obtenait une bourse, il avait le sentiment que tout s'ouvrait devant lui, qu'il entrait dans la minorité favorisée. Aujourd'hui, le petit beur qui arrive au collège n'a pas du tout le sentiment d'avoir une chance rare.Les enseignants n'ont-ils pas aussi perdu du prestige ?
Non. Certes, le comportement des parents à l'égard des profs est plus agressif, mais celui des malades est plus agressif à l'égard des médecins. C'est un évolution générale de la société. Les enseignants ne sont pas à part, ils vivent dans la même société. Avant, vous étiez sommé de vous mettre entre les mains d'une institution qui vous disait ce qui était bien pour vous. Aujourd'hui, non. On a le sentiment de pouvoir faire des choix personnels en matière de santé comme en matière d'éducation. Bien sûr, l'autorité a évolué, mais dans l'école et hors de l'école, dans la famille. Pourquoi l'autorité du prof aurait-elle évolué différemment ? Les parents qui veulent que les profs aient de l'autorité ne sont pas capables, quand il fait froid, de faire mettre un pull à leur gamin de 5 ans. Pourquoi voulez-vous que ce soit possible dans l'école si ce n'est pas possible ailleurs ? Comment voulez-vous la restaurer dans l'école si vous ne la restaurez pas ailleurs ? L'autorité, ça consiste à faire faire aux gens ce qu'on a envie qu'ils fassent. Elle ne peut pas être acceptée si elle repose sur le mépris, la négation des personnes.Le type d'autorité affiché dans l'émission de M6, "Le Pensionnat de Chavagnes", pourrait-il fonctionner aujourd'hui ?
[...] Il y a des parents et des profs qui veulent qu'on restaure l'autorité mais qui autorisent leurs gamins à défiler avec des pancartes "Mort à l'inspecteur d'académie !". Il faudrait savoir ce qu'on veut. On ne peut pas à la fois démolir toutes les autorités et vouloir les restaurer. De toute façon, toute solution qui est un retour au passé est impossible et discréditée d'elle-même. Les conditions sociales, familiales, économiques sont différentes. Une bonne solution un jour est inadaptée le lendemain. L'histoire ne repasse jamais les plats. La sortie, c'est devant.